L’une des premières choses qui vous touchera, ce sera peut-être le son. Une petite mélodie enjouée qui flottera le long d’une rue au couché du soleil, quelque chose entre une boîte à musique et un orgue de fête. Ou bien, ce sera la vue: des centaines de scooters arrêtés à un feu rouge, des moteurs qui résonnent à l’unisson, prêts à s’élancer à l’instant où le feu passe au vert. Pour le voyageur qui descend de l’avion pour la première fois, Taïwan s’annonce comme un lieu sensoriel bien avant la vue des temples, des marchés de nuit ou des sentiers de randonnées.
Demandez à un local de quoi il s’agit et vous le verrez levez les épaules. La mélodie? Juste le camion poubelle. Les scooters? Un mardi comme les autres.
Ce fossé entre les locaux qui ne notent presque rien et ce que les visiteurs ne peuvent s’empêcher de photographier, c’est là où vit le vrai charme de Taïwan. Derrière ses paysages de carte postal, les moments les plus remarquables se révèlent souvent dans les petits rituels peu glamours de la vie quotidienne. Voici cinq moments de vie ordinaire qui tendent à laisser les visiteurs, les étudiants et même les entrepreneurs sans voix.
Le reçu qui peut vous rendre riche
Il est rare de voir un pays dans lequel une sortie courses se transforme en une chance de gagner 10 millions de dollars taïwanais à la loterie. Il s’agit du système de reçus uniforme, et il est né d’un problème très pragmatique: comment empêcher les propriétaires de magasins de ne pas faire passer les clients par la caisse pour éviter les taxes? La réponse du gouvernement, il y a quelques dizaines d’années, a été de transformer le ticket de caisse en quelque chose que les gens veulent recevoir: une chance de gagner un prix.
Tous les deux mois, le 25, les numéros gagnants sont annoncés, avec des prix variants entre un retour de cash modeste et une somme qui peut changer une vie. Toute personne qui a un reçu gagnant peut aller demander son prix dans les banques assignées ou dans les magasins de proximité[1.1] dans les trois mois qui suivent - cela inclut les visiteurs étrangers, s’ils présentent le reçu original accompagné d’un passeport, d’une carte de résident ou d’un visa. Oui, oui, cela signifie bien qu’un reçu pour un thé aux bobas acheté dans un coin de Taipei, peut se transformer en une vraie fortune.

Ce qui demandait au paravant de chercher dans un journal des colonnes de chiffres, est aujourd’hui complètement numérique. Scannez un code barre à la caisse et vos reçus sont automatiquement remplis et comparés à la liste de numéros gagnants. Les gains peuvent même être déposés directement sur un compte en banque ou être transférés comme un don. C’est une infrastructure toute simple mais elle en dit beaucoup sur la société taïwanaise qui résout un problème comme l’évasion fiscale en un clin d’oeil et le transforme en un petit plaisir quotidien.
Où le « mignon » conquière le monde de l’entreprise
Entrez dans n’importe quel magasin, bureau administratif ou autre à Taïwan et vous serez accueillis par une armée de mascottes façon cartoon: de grands yeux, des joues rondes et amicales au possible. Cette esthétique ne s’arrête pas aux entrées de magasins, elle a doucement infiltré quelque chose de bien plus inattendu: les groupes de messages d’entreprises.

Dans de nombreux pays, envoyer un sticker avec un cartoon à son boss serait peut-être mal vu, comme un manque de professionnel. A Taïwan, c’est une pratique attendue. Un sticker qui dit « ok » à un superviseur, « J’arrive » à un client, ou termine une conversation avec un « merci » plein d’entrain, sans avoir à le taper. Même dans des industries connues pour leur côté formel, et même entre hommes de position séniors, un sticker sympa au moment opportun est vu comme un acte social qui rapproche, et qui peut adoucir des communications quotidiennes plus difficiles.
C’est un détail subtile: une culture qui a trouvé un espace pour la douceur et la chaleur dans les lieux les plus guindés, et ne voit pas de contradiction entre le fait de remplir ses devoirs et l’illustrer littéralement avec un sourire.
La cascade de scooters
Peut de paysages capturent le rythme urbain que celui du scooter. Ou plutôt la vue de l’impressionnant nombre de scooters. Les visiteurs qui débarquent dans n’importe quelle ville de Taïwan sont souvent stoppés en route par ce que les locaux appellent « la cascade de scooters », une masse dense en mouvement de deux roues qui s’infiltre dans les intersections , et plus familièrement sur le Pont de Taipei, où le volume a transformé la transport quotidien en quelque chose proche du spectacle.

La domination des scooters n’est pas un accident. Même avec un système de transport aussi complet que celui de Taïwan, rien ne bat un scooter pour les derniers kilomètres à travers les allées dans lesquelles les bus ne peuvent s’aventurer. Les scooters ne valent pas chers à l’achat, et pas plus à faire rouler. Les villes de Taïwan sont pleines de rues étroites et de recoins dans lesquels seul un petit véhicule peut se faufiler et se garer. Avec le temps, le scooter est devenu bien plus qu’un moyen de transport, il est le symbole de la liberté et de l’efficacité, d’une vie sans encombre, tissé dans le rythme de la vie de tous les jours pour des millions de personnes.
Même sur ce point, Taïwan met tranquillement à jour la tradition. Les marques de scooters électriques comme Gogoro ont transformé les stations d’échange de batterie en un coin de rue reconnaissable qui permet aux motards de passer d’une batterie vide à une pleine en quelques secondes. C’est un aperçu d’une vieille habitude mise à jour pour un futur plus écolo.
Non, non, ce n’est pas le camion de glaces
Pendant des années, à travers le monde, un camion qui joue de la musique ne pouvait être autre que le camion de glaces. Il n’est donc pas étonnant de voir des résidents étrangers, en particulier des occidentaux, partager la même histoire embarrassante: en entendant une petite mélodie venant de la rue, ils courent sur leur porte-feuille, et se lancent dans la rue pour se rendre compte que le camion en question n’est pas rempli de glaces mais qu’il s’agit du camion poubelle.

Les camions poubelles jaunes de Taïwan font leur tour tous les soirs en jouant les musiques que tous connaissent « Lettre à Elise » de Beethoven ou « A Maiden’s Prayer », un détail si inattendu qu’il lui a valu d’être présenté dans le New York Times.
La musique n’est que la partie émergée de l’iceberg dans ce système de recyclage des déchets bien ficelé de Taïwan. Les résidents ne laissent pas leurs poubelles sur le trottoir, ils les emmènent eux-même jusqu’aux camions lorsqu’ils entendent la mélodie. Un camion recyclage suit en général de près et les choses deviennent sérieuses: les déchets recyclables comme les bouteilles, le papier et le métal ou encore les déchets verts doivent être triés et donnés au éboueurs, un niveau de rigueur qui a propulsé le taux de recyclage de Taïwan à 60%, l’un des plus élevé au monde. A Taïpei, et Nouveau Taïpei, les autres déchets doivent être jetés dans des sacs poubelle prévus à cet effet par le gouvernement, et la taxe poubelle est directement comprise dans le prix de ces sacs. C’est une sorte de « paiement au déchet » qui pousse doucement les gens à moins en avoir.
Cela a pour effet collatéral de voir que les poubelles publiques sont relativement peu nombreuses dans les rues de Taïwan, un détail qui étonne beaucoup de visiteurs. Mais c’est probablement parce que les déchets ne finissent pas sur la place publique que les rues de Taïwan sont plutôt propres et sous un climat subtropical humide, c’est une bonne chose pour ne pas attirer les nuisibles. Le rituel de l’attente du camion poubelle est également devenu un petit moment social pendant lequel on peut discuter avec ses voisins un instant avant de rentrer chez soi. Une expression non planifiée du civisme et de l’attention à l’environnement dans la vie quotidienne.
La sieste aussi pour les grands
Dans la plupart des coins du monde, la sieste est une habitude qui disparaît après la maternelle. Pourtant, à Taïwan, elle ne disparait jamais vraiment. De l’école primaire au lycée, la minute sieste fait partie de l’emploi du temps quotidien: lumières éteintes, tête sur la table, la pièce devient silencieuse. De nombreux bureaux à Taïwan portent cette tradition dans la vie adulte, complétée par des lumières plus douces et un accord tacite pour un moment de calme d’une vingtaine de minutes.

Pour les visiteurs qui sont habitués à une journée de travail intense, il peut être étonnant de voir un bureau entier en train de faire une sieste à la pause déjeuner. Pourtant, à Taïwan, la pause de midi est prise sérieusement comme un outil pour une plus grande efficacité dans la journée, au point d’avoir vu fleurir des micro-industries d’oreiller de sieste ou autres chaises inclinables. « Extinction des feux, tête sur la table »! Cette phrase n’est pas seulement un souvenir d’enfance que tous ceux qui ont grandi ici partagent, c’est une habitude qui suit les gens jusque dans leur carrière. La prochaine fois que vous voyez quelqu’un s’endormir tranquillement à son bureau dans un autre coin du monde, dites-vous qu’il est possible qu’iel.le a intégré cette habitude à Taïwan.
Une île qui parle la langue des détails
Aucun de ces cinq détails, une loterie cachée dans un ticket, un sticker envoyé à un patron, une cascade de scooters, un camion-poubelle qui joue Beethoven, un bureau calme à midi, n’apparaîtra sur une liste des attractions à voir à Taïwan. Pourtant, ensemble, elles en disent beaucoup plus sur cette île que tout autre symbole le pourrait: un lieu toujours prêt à s’adapter, secrètement attentionné et chaleureux, même dans ses routines les plus simples.
Elles ne sont pas mises en place pour les yeux des visiteurs, elles constituent simplement la base de la vie de tous les jours des Taïwanais. Pour tous ceux qui cherchent à observer de plus près, qu’il s’agisse d’un voyageur à la recherche du séjour parfait, d’un étudiant qui se demande où faire ses études à l’étranger, ou d’un entrepreneur qui recherche une nouvelle base, cette texture quotidienne est peut-être l’invitation la plus convaincante. Venez vous en rendre compte par vous-même. Les plus belles surprises de Taïwan ne se cachent pas dans ses montagnes ou ses musées. On les trouve dans les coins de rue, dans un groupe de chat et dans le reçu qui se trouve au fond de votre poche.


